Images et Mots
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" Anatomie de l'enfer ",
               2004,  
 
de : Catherine  Breillat, 
 
  avec : Amira Casar, Rocco Siffredi, Alexandre Belin,
Jacques Monge, Manuel Taglang,

 
Musique : Djulz
















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   Une femme (Amira Casar, doublée par Pauline Hunt), qui a tenté de s'ouvrir les veines, passe un contrat avec un inconnu (Rocco Siffredi). Pendant quatre nuits, dans une villa isolée au bord de la mer, il l'observera dans son intimité la plus profonde et sera payé pour cela... 
 
   Catherine Breillat occupe une place bien particulière dans le cinéma français. Il est au moins un point sur lequel un consensus existe : aucun de ses films ne peut laisser indifférent. Jusqu'à cette dernière oeuvre, les titres se répartissaient en deux catégories : les classiques neutres ("A ma soeur", "Brève traversée") et les simili sentimentaux ("Une vraie jeune fille", "Romance X", "Sex is comedy"). Ici, le changement, déjà amorcé à mi-parcours dans "Sale comme un ange", est radical. Nous pénétrons dans l'enfer, le royaume plutonien. 
 
   Indéniablement, si le cinéma "X" voit sa fréquentation en salles chuter vertigineusement, le sexe "artistique" se vend bien. Avant de voir "Anatomie de l'enfer" (tiré de son roman "Pornocratie"), mon esprit tendancieux se posait une question : Catherine Breillat inscrit-elle dans ses films, avec authenticité, sa rage intérieure, son désespoir existentiel, sa conception morbide de la vie sexuée, sa vision définitivement sauvage de la relation homme femme. Ou bien cette "marque de fabrique" (agressivité contre soi-même et l'autre, relation vécue comme malaise permanent, comme un tutoiement de ce que la nature humaine recèle de plus sombre et destructeur), n'est-elle en fait qu'un choix marketing, destiné à s'attirer une frange de spectateurs fidèles et extrémistes ? 
 
   Après avoir assisté, vendredi 7 mai 2004 (espace Magnan à Nice), à la projection de l'oeuvre, et, surtout, à la discussion qui suivait, en compagnie de l'auteure (elle n'aime pas le "terme réducteur de "réalisateur"), j'avoue que mon appréhension de ce qu'elle traduit a évolué. Je n'avais pas l'intention, lorsque le film est sorti, d'aller le voir. Les deux que j'avais vus ne correspondaient pas vraiment à ce que je recherche émotionnellement. Si je n'avais pas assisté au partage post projection, je crois que mon appréciation n'aurait guère changé avec cette oeuvre. Si, dans le cas présent, l'abstraction, une concentration ascétique, ont gagné la narration, les fondamentaux demeurent : la première image (un dépotoir) donne le ton. Nous sommes dans la négation de la beauté du corps, dans "l'obscénité fondamentale de la femme", dans une philosophie masturbatoire de l'auto-analyse sexuelle et relationnelle. Le duel hommes-femmes de "Romance X" est ici devenu une observation archétypale primitive d'une pathologie existentielle millénaire ("La femme est la maladie de l'homme"). La voix off (Catherine Breillat) est monocorde, presque abstraite et semble animer des pantins dérisoires. Quant à certaines scènes (le trident, en particulier !), elles justifient pleinement le commentaire de Bernard Achour ("(...) le premier éclat de rire de votre année 2004 (à condition d'avoir beaucoup d'humour"). 
 
   Voilà ce qui me serait venu si j'avais assisté à une simple projection. Puis Catherine Breillat est arrivée. Etrange, pour ne pas dire surréaliste, de contempler, durant une heure et demie, cette femme calme, intelligente, artiste ( goûts entre la Renaissance et Cindy Sherman, influence de "l'origine du monde" de Courbet ), apparemment équilibrée, expliquer avec une patience et une sérénité qui n'excluent pas une force intérieure perceptible, ses choix esthétiques et fondamentaux. Chaque film est pour elle le premier, en ce sens qu'il se situe sur une "ellipse croissante". D'oeuvre en oeuvre, se retrouvent, à des niveaux d'expression différents, ses obsessions fondamentales : "impossibilité de regarder ce qu'il y a de plus simple, en face" ou alors, "on le regarde, mais on le nie" ; "forcer les spectateurs à n'avoir aucune distance" (c'est d'ailleurs ce qui, selon elle, provoque la colère et la haine des détracteurs) ; "film conçu comme un conte initiatique : première femme en face du premier homme" ; "importance du rouge : moments somptueux et dangereux" (elle "déteste le bleu : couleur saint-sulpicienne"
 
   A la remarque d'une spectatrice qui regrettait la difficulté de compréhension de ce que dit Rocco Siffredi, elle répond : "les phrases sont si compliquées qu'on ne pourrait les comprendre qu'en les lisant. Ce sont des phrases abstraites, musicales ; on comprend quelque chose, mais tout n'est pas perceptible pour que le film ne soit pas un manifeste. Il faut ressentir le film, mais ne pas le comprendre totalement". A l'image d'un tableau dont on ressent la beauté, mais qui perd sa magie si l'on en dissèque chaque symbole. "L'amour est un sentiment abstrait". "Pour un cinéaste, le passage du "corps social" au "corps amoureux" est un grand moment qui n'est jamais obscène".  
 
   Il est difficile, c'est vrai, de faire abstraction de ces mots, de ces images qui heurtent notre sensibilité modelée par des siècles de non-dits, d'injonctions destructrices et de dogmes ennemis de l'amour. Il est au moins une image "sidérante" (un mot qu'elle aime et prononce à plusieurs reprises) qui, à elle seule, procure à cette oeuvre une ouverture sur la rédemption : un moment que l'on peut, suivant son état intérieur, nommer ridicule ou sublime : Rocco Siffredi, le mâle conquérant, machiste, acceptant de symboliser "l'arrivée de l'homme dans le monde de l'émotion, dans l'acceptation de sa faiblesse", et pleurant... 
 
   Sans doute faut-il voir cette oeuvre globale, à la fois monolithique et éclatée, comme une suite d'"exorcismes". 
 
   * les passages entre guillemets et en bleu sont les propres paroles de Catherine Breillat.
  
 
Bernard Sellier
 

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