Oranges sanguines, film de Jean-Christophe Meurisse, commentaire

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Oranges sanguines,
        2021,  
 
de : Jean-Christophe  Meurisse, 
 
  avec : Alexandre Steiger, Christophe Paou, Fred Blin, Denis Podalydès, Blanche Gardin, Olivier Saladin,

Musique : Donizetti, Schubert, Satie...


 
Ne pas lire avant d’avoir vu le film.

 
Dans la même nuit, un couple du troisième âge surendetté tente de remporter le premier pris d'un concours de rock, un ministre des finances tente de dissimuler aux médias l'argent placé dans des paradis fiscaux et une jeune fille de seize ans va vivre des moments très difficiles...  
 
 S'il est légitime de souvent reprocher au cinéma français un manque d'originalité et un ronronnement tranquille dans des scénarios passe-partout, nous avons ici un objet filmique radical, décapant, profondément bizarre, qu'on ne sait trop dans quelle catégorie classer. Il commence avec un concours de rock provincial, son couple de petits vieux qui font penser à ceux du «Masques» de Claude Chabrol. Puis intervient un (long) entretien entre les jurés, avec une apparence d'improvisation à la Lelouch, qui fait penser, sans l'égaler, aux meilleurs moments de «L'aventure, c'est l'aventure». C'est la satire sociale qui est ici au premier plan, avec ses discussions de plus en plus agressives au sujet des discriminations positives ou négatives. Le scénario passe ensuite dans un tout autre registre, celui de la découverte de la sexualité d'une adolescente angoissée. Cela nous vaut un numéro jouissif d'une inénarrable Blanche Gardin, dans le rôle d'une gynécologue désabusée, dépressive, dispensatrice d'un pessimisme glacial.  Puis c'est la découverte d'un ministre des finances (Christophe Paou), qui cherche auprès de ses avocats le moyen d'échapper à la divulgation de ses magouilles. Cet épisode permet au spectateur d'apprécier une prestation toute en finesse et langue de bois d'un Denis Podalydès toujours aussi envoûtant. Jusque là, le récit a visité plusieurs pôles d'intérêt, mais a conservé une certaine réserve bienséante, même si la crudité a fait une apparition remarquée avec les émois de la jeune fille.

 C'est alors qu'une bifurcation radicale s'opère dans l'histoire. Celle-ci quitte l'adolescence, le troisième âge, les dénonciations politiques, les observations sociales, pour plonger corps et biens dans l'horreur glauque, le gore répugnant et l'hystérie vengeresse. Ce qui nous vaut le suivi d'un détraqué complet (Fred Blin), qui vit avec sa truie, kidnappe tout ce qui passe à sa portée et commet les pires atrocités. Que s'est-il passé dans l'esprit des trois scénaristes (dont le réalisateur), pour opérer un tel virage dans un genre et un style visuel à l'opposé complet de ce qui précédait ? Ont-ils changé de drogue en cours d'écriture ? Ont-ils fumé la moquette parce qu'ils étaient en panne de leur coke habituelle ? Nous ne le saurons jamais. Ce qui est sûr, c'est que cette seconde partie signe l'arrivée en force des monstres, soit solidement installés dans leurs délires (le détraqué au cochon), soit découvrant leurs potentialités dans ce domaine, avec une jeune Louise (Lilith Grasmug) qui ferait presque passer la Jennifer du «Revenge» de Coralie Fargeat pour une brave fille. Les surprises ne sont pas terminées, puisque le film se clôt, avec le vieux couple, sur une note romantique et désespérée.

 Voilà le genre d'œuvre qu'il est quasiment impossible de noter. Il déconcerte sans cesse, bouscule les esprits, visite les tréfonds de la sauvagerie humaine tout en insérant le gore saignant dans une observation humaine à la fois empathique et corrosive. La seule évidence, c'est que le spectateur est ballotté en permanence entre les extrêmes et ne sait jamais ce que la scène suivante va lui faire vivre. Rien que pour cette alternance culottée de genres opposés, le film mérite d'être salué.
   
Bernard Sellier