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Tu ne tueras point,
     (Hacksaw ridge),      2016, 
 
de : Mel  Gibson, 
 
  avec : Andrew Garfield, Richard Pyros, Jacob Warner, Milo Gibson, Hugo Weaving, Rachel Griffiths, Teresa Palmer,
 
Musique : Rupert Gregson-Williams

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Desmond (Andrew Garfield, qui rappelle Anthony Perkins jeune) et Hal sont les deux fils de Tom Doss (Hugo Weaving), combattant de la grande guerre et traumatisé par son expérience. Lorsque la seconde guerre mondiale atteint les Etats-Unis, à la suite de Pearl Harbor, Hal s'engage. Desmond fait de même, mais il refuse de porter une arme...

    Une histoire vraie, qui ressemble à s'y méprendre à celle vécue par Franz Jägerstätter, racontée dans le film de Terrence Malick 'Une vie cachée', sorti trois ans plus tard. En revanche, on ne peut imaginer traitements narratifs et visuels plus différents. Là où le personnage de l'auteur de 'La ligne rouge' s'enfonce dans une approche ascétique, mutique, souvent rebutante, tant l'abstraction de son obsession était seule considérée, Mel Gibson opte pour une représentation complète de l'objection de conscience façon Desmond Dobb. A savoir une exposition claire et mature de ses croyances, génératrice, on s'en doute, d'une hostilité parfois violente de la part de ses compagnons et de sa hiérarchie. Mais à côté de cette partie théorique, se place ensuite la mise en situation de cette position psycho-spirituelle difficilement tenable lorsqu'elle est confrontée à la violence des batailles.

   Le spectateur a alors droit à un déchaînement d'horreurs lors de la bataille d'Okinawa. Autant le héros de Terrence Malick était figé dans la bulle de sa croyance, isolé dans sa tour d'ivoire, autant celui de Mel Gibson se fond corps et âme dans la barbarie du monde qui l'entoure. On retrouve ici le réalisateur gorgé de passion qui fait exploser à la face de tous l'horreur graphique la plus absolue ('Apocalypto', 'La passion du Christ'), mais glorifie aussi aussi le jusqu'au boutisme d'un homme capable de tous les sacrifices pour ne jamais trahir ses convictions ('Braveheart'). Là où Franz  Jägerstätter fait figure d'archétype presque désincarné, Desmond expose charnellement son déterminisme obstiné. Les deux approches sont recevables, compréhensibles, et traduisent à merveille la vision intérieure de leurs créateurs. La réception par le spectateur est bien sûr très différente dans l'un et l'autre cas. Le hiératisme de l'Autrichien établit une sorte de barrière entre son parcours intériorisé à l'extrême et la sensibilité de celui qui visionne sa quête de pureté. Il en est tout autrement pour Desmond dont les actions et l'investissement spirituel sont un livre ouvert, accessible à tous. Pour synthétiser, disons que Franz s'enferme avec sa conviction dans une tour d'ivoire isolée du monde, tandis que Desmond, tout aussi attaché à la sienne, la met entièrement au service de ses frères.

    Mel Gibson est décidément une personnalité difficile à cerner. Il est capable de réduire le Christ à une suite d'images sanglantes, délaissant de la sorte toute la puissance spirituelle qu'il véhicule. Mais il est aussi capable de nous offrir la peinture flamboyante d'existences transcendées par une aspiration presque mystique. En tant que réalisateur, il se fait plus rare encore que Terrence Malick (seulement 5 longs métrages à ce jour), mais il est impossible de nier qu'aucune de ses oeuvres ne laisse indifférent. Dans le cas présent, la longue scène des sauvetages délirants effectués par un Desmond en état de grâce en plein coeur du camp japonais demeure un moment d'une force et d'une humanité totalement bouleversantes. Tout comme le sont, dans un registre plus apaisé, les courtes vidéos du véritable Desmond, mort en 2006, juste avant le générique final.

   Une oeuvre d'exception qui allie les torrents de l'horreur visuelle à une exaltation spirituelle exemplaire.

   
Bernard Sellier